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Poésie portrait

Philippe Jaccottet

Depuis février de l’an dernier, je ne me promène plus dans Grignan en pensant que je vais le voir surgir au détour d’une ruelle, près du château, ou bien à la librairie « Ma main amie » tenue par son amie. C’était jusque là toujours ce que j’espérais. Mais lui aussi nous a quittés. La poésie de Philippe Jaccottet est très particulière, inclassable, elle fait montre d’une grande discrétion. En même temps, elle dit ouvertement les choses. Elle ne va jamais à l’image facile, elle est faite de sonorités qui font comme une musique en sourdine. Il n’y a pas mieux qu’elle pour évoquer les recoins de la nature, surtout ceux des « collines basses de la Drôme ». Ce portrait est inspiré d’une photo qui a beaucoup circulé, et qui le représente à un âge déjà avancé, les deux mains nouées sur le pommeau d’une canne, et le regard plein de sollicitude.

Oh, ce feu qui court encore une fois à l’aurore
Né du sommeil de l’horizon
et sur les vitres cette salive de gel
Le feu qui s’embrase parce que les montagnes sont couchées
parce qu’elles ont fermé les yeux
Dans le bleu du sommeil un feu commence
Montagnes rêvant
Amoureuses

(La Semaison, janvier 1963)

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Poésie

la vie, le film

La vie, ce film qui se poursuit. L’image est souvent belle, c’est ce qui nous retient dans la salle avec le plus de joie, surtout des journées comme aujourd’hui, des couleurs plein la tête, le rouge du parka d’une fille, le bleu violet d’une eau profonde et là-haut toujours le ciel, si bleu, si calme, la montagne blanche pas si loin, qui scintille, ses épaules saupoudrées de neige ruisselant sur les flancs. Bande son parfois altérée, cri des voitures et grondement des sous-terrains, et le vent parfois qui siffle, cette nuit comme si un couvercle… ma tête est une cocotte-minute avec jet de vapeur intermittent et moi justement qui suis l’intermittent, celui du spectacle, je monte la bande, même pas le temps de collectionner tous les rushes, je vois partir dans la corbeille à sons, les mille petits bouts de pellicule échappés de ma chevelure qui s’enfuient comme des étoiles absorbées par la nuit.